Le Journal

Photographe cherche modèle homme

Distribué pendant l’exposition, le journal de résidence rassemble des éléments variés et témoigne du caractère performatif du projet.

Je me suis installée au 43 rue de la Commune de Paris à Romainville en juin 2020 aux côtés de quinze autres artistes. J’y ai mené un projet participatif autour des masculinités et leur expression en Seine-Saint-Denis. C’est un sujet qui me tient à cœur, d’autant qu’il s’inscrit dans la continuité de mon travail de photographe qui considère le corps et son image comme des objets politiques et interroge, plus largement, les concepts d’identité et d’expression de soi dans les sociétés occidentales contemporaines. Les onze mois passés à la fondation Fiminco m’ont conduit à interroger la spécificité du médium photographique, ses usages sociaux, les relations de pouvoirs qu’il implique ou les normes qu’il peut produire.

 

Le projet Réponses bavardes interroge les enjeux de la domination masculine sur le groupe des hommes et tente de circonscrire ce que l’on nomme « la masculinité hégémonique ». Pendant deux mois (de mars à avril 2021) j’ai ainsi proposé à des hommes – tout âge confondu et sans restriction – de venir me rencontrer à la fondation et participer à des ateliers pour échanger et créer autour de la condition masculine. La consultation, MD10, le Pink Project et Miroir-miroir sont quatre temps d’expérimentation qui questionnent le rapport des hommes à l’apparence, au genre et aux contraintes biographiques ou sociétales qui y sont liées. Les participants y « fabriquent » de l’image, du son ou de la vidéo (autant de formes pensées comme les éléments d’une « enquête socio-artistique ») et parlent de ce que représente le fait d’être homme, ici. Sans imposer de réponse définitive qui ferait office de vérité, le travail est conçu comme une plateforme d’expérimentation locale, modeste, drôle et bavarde sur l’image de soi.

 

Pendant les quelques semaines où mon atelier fût ouvert, j’ai rencontré 44 hommes dont un clown, un chauffeur poids lourd, un artiste que j’avais pris la veille pour un livreur de pizza. J’ai appris à connaître le quartier, entendu des ragots politiques, découvert les associations du coin. J’ai fait visiter la fondation, présenté les galeries, le FRAC, spéculé sur le devenir du bâtiment encore en friche. On m’a fait des cadeaux. On m’a parlé de son enfance, de son éducation, de ses difficultés d’hommes, de père. On m’a parlé de la crise. J’ai été mise au chômage. Jamais on ne m’a invité à prendre un verre ou à dîner. Jamais il n’y a eu de moments d’inconfort. On m’a dit que le mot « artiste » faisait peur et qu’il valait sans doute mieux dire que j’étais « photographe ». J’ai regretté la complexité du texte de l’invitation. On m’a dit que l’affiche était meilleure, elle ne m’a pris que quelques minutes. On m’a dit que j’étais trop subtile, qu’il fallait être plus simple. On m’a dit que le 93 n’était pas une case. En effet.